La stèle à la mémoire de
David Fiodorovich Oistrakh au monastère Novo Devetchy de Moscou
Leonid KOGAN, éloge prononcée lors des obsèques
de David Fiodorovich
Chère Tamara Ivanovna, chers Igor, Inna,
Natacha et Valery, Chers amis. Cette journée est pour nous tous une journée de grand
deuil. Le monde de la musique soviétique et internationale, des millions
d'auditeurs disent adieu au grand artiste, au grand musicien, au violoniste
David Fiodorovich Oistrakh. Cet homme unique, cet artiste incomparable qui
nous a quitté trop tôt a soulevé, pendant près
d'un demi siècle, l'enthousiasme du monde entier. Le nom d'Oistrakh
est devenu synonyme de perfection musicale. Il est impossible d'évaluer
son apport dans le domaine de l'art du violon comme il est impossible de
citer un artiste de notre temps qui ait été aussi connu et aimé
que lui. Cette admiration, cet amour ne s'adressaient pas
uniquement à l'artiste génial, mais aussi à l'homme
doué d'un charme extraordinaire et d'une immense générosité
de coeur. Nous qui l'avons aimé _tout le monde sans exception l'a
aimé_ ses auditeurs et ceux qui ont eu le privilège de l'approcher,
tous, nous nous sentons cruellement atteints. C'est triste et douloureux
de ne plus avoir David Fiodorovich parmi nous. Mais son souvenir ne nous quittera jamais. L'héritage
de ses enregistrements restera éternellement un don merveilleux
à l'humanité. Le coeur des hommes le gardera précieusement
comme une source de beauté, comme le cadeau d'un grand artiste.
C'est une tâche à la fois
douloureuse et difficile que de parler de mon père qui m'était
si proche et que j'aimais tant. Je ne dirai jamais assez quelle part lui
revient dans ma formation artistique et humaine. Il était mon père
mais aussi mon Maître, mon partenaire, mon ami, il était l'homme
qui me servait d'exemple. Grâce à lui, dès ma plus tendre
enfance, la notion de musique est entrée en moi. Elle ne m'a jamais
quitté et a rempli toute mon existence. Mon père aimait à
répéter:" Je suis un homme heureux. Tôt ou tard, mes
rêves se sont réalisés. Il suffit, disait-il, de vouloir,
de travailler inlassablement à la réalisation de ses désirs
pour qu'ils deviennent réalité." Il est devenu, on le sait,
l'artiste dont le nom s'est inscrit en lettres d'or dans l'histoire de la
musique, le pédagogue qui su créer sa propre école de
violon, et, rêve vieux de cinquante ans qui s'est enfin réalisé
à son tour, il est devenu chef d'orchestre. L'amour des êtres humains, l'amour de la
vie, l'amour du travail qui étaient les traits principaux du caractère
de mon père, ont trouvé leur reflet dans son jeu lumineux,
optimiste et humain. Les dernières années de mon père
ont été marquées par la maladie qui lui interdisait
l'intense activité artistique dont il avait l'habitude. Il a lutté
de toutes ses forces pour la retrouver, pour revenir à l'art, à
la musique. Il est mort au sommet de sa gloire, au sommet
de la possession de son art, il est mort comme un soldat en première
ligne ayant fait don de ses forces, de sa vie à l'humanité,
au noble idéal de l'art qu'il servait. Je suis persuadé que son souvenir restera
à jamais dans le coeur de ceux qui l'ont connu et que ses disques
apporteront la joie aux amateurs de musique des quatre coins du monde, et
cela durant de longues années.
Herbert von KARAJAN
Pour moi, c'est presque une chose impossible
de penser que le contact qui existait entre nous ait été
si brutalement rompu. Quand on est comme deux frères, si pareils
dans la conception et la pratique de la musique, on a peine à
croire que l'un des deux n'est plus là. Le dernier souvenir que j'aie de David Fiodorovich,
c'est le concert que nous avons donné ensemble à Berlin,
où nous avons fait de la musique avec un orchestre composé
de jeunes gens du monde entier.
David était non seulement l'un des
plus grands violonistes de notre siècle, mais également l'un
des êtres humains les plus remarquables avec qui notre orchestre et
moi-même ayons été associés. Une profonde et sincère amitié prit
naissance entre nous dès la première répétition,
quand il joua avec l'Orchestre de Philadelphie, et notre respect pour son
sens artistique et sa connaissance, non seulement du violon mais de la
musique et de l'interprétation en général, s'accrût
avec chaque répétition. Il est difficile d'analyser le génie
de David Fiodorovich parce qu'il revêt de nombreux aspects avec toutes
les caractéristiques d'un grand homme, d'un grand musicien. Sa disparition prématurée reste
une perte irréparable, non seulement pour sa famille qu'il aimait
et pour tous ses amis qui l'admiraient tant, mais aussi pour le monde musical
tout entier.
Victor PIKAÏSEN, élève et assistant
au Conservatoire de Moscou.
David Fiodorovich laisse un héritage
artistique des plus riches, constitué d'abord par de très
nombreux enregistrements remarquables, parmi lesquels il serait difficile
de choisir. Je me permettrais, cependant, de souligner ceux des oeuvres de
Mozart. De nombreuses générations les écouteront pour
étudier cette musique et s'émerveilleront de la maîtrise
incomparable et du savoir créateur du grand violoniste. Sa vie a été
et sera toujours un idéal que voudront atteindre tous les musiciens
à venir. Pour nous, ses élèves, il restera pour toujours
l'Ami, le Maître, l'Homme incomparable.
Oleg KAGAN , ancien élève (décédé
tragiquement en 1990 à l'âge de 44 ans). Voir le catalogue des productions Dante
qui distribue la collection Classics Live retraçant la carrière
d'Oleg Kagan.
J'ai passé trois ans dans la classe de
David Fiodorovich. Trois années inoubliables. J'étais si heureux
que, sans fin, j'aurais voulu continuer à travailler avec lui. Chaque
heure passée à ses côtés était comme une
fenêtre largement ouverte sur le monde. Ce n'était pas des cours
au sens où on l'entend d'ordinaire, c'était plutôt des
échanges-rencontres avec un être infiniment rare, où j'apprenais
tout de la musique, tout de la vie. Ce que j'estimais le plus? C'était qu'en
dépit de sa gloire universelle, il soit toujours resté un
homme de coeur, un homme simple, d'une attention infinie pour les hommes,
toujours prêt à venir en aide à ses élèves.
Oui! Il était un Maître au sens le plus élevé
du mot.
Alexander PLOCEK, élève tchèque
La grande famille des violonistes est orpheline.
Heureusement, son art a été capté par les disques. A
chaque écoute du chant empli de beauté de son violon, je revois
son visage, ses yeux rayonnants, curieux, attirants. Il avait le même
regard que ces personnages des portraits de Rembrandt, un regard qui allait
au fond de l'âme, qui estimait, évaluait et savait... Une fois encore, je réalise combien les
moments que j'ai eu le privilège de passer auprès de lui ont
enrichi ma propre vie.
Yehudi MENUHIN
Ses disques nous transporte dans le domaine sonore
d'un homme et d'un musicien qui rayonnait de bonté, de beauté
humaine et divine de son art, d'un homme qui savait partager avec tous
les êtres, les émotions et les pensées les plus profondes
_les siennes, les nôtres, celle du compositeur, ou de son peuple
qui a tant souffert. Quand on était en sa présence, ou
quand il jouait, on se sentait envahi par la musique, la vérité
qui nous unit tous par cette transformation qu'opère la musique,
en retournant à l'envers l'isolement qui est la peine jusqu'à
la rendre élément universel, impossible à fuir, et
jusqu'à faire du bonheur un secret profond. Le plus précieux, le plus grand, le plus
aimé de mes collègues.
Étienne VATELOT, luthier expert
Avoir eu l'honneur d'être le luthier
de David Oistrakh, avoir eu la chance d'être l'un de ses amis, sont
des privilèges dont j'ai pu mesurer l'importance. De son immense
talent, de sa rare intelligence, David n'excluait ni le sens de l'humour
ni une inégalable modestie. A un journaliste qui lui demandait un
jour:" Lorsque votre Stradivarius est déréglé, allez-vous
immédiatement consulter votre luthier?", il répondit: "Lorsque
mon violon est déréglé, c'est que je ne suis pas au
mieux de ma forme!". Tel était notre inoubliable David!
Ma joie la plus profonde sera d'avoir eu la chance
d'approcher un Maître tel que David Fiodorovich Oistrakh, aussi grand
musicien que professeur prestigieux, avec ses qualités d'intelligence
et de coeur qu'il consacre, dans un dévouement incomparable, à
tous ses élèves, venus à Moscou de tous les continents. C'est un tel exemple qui me fait désirer
pouvoir transmettre à mes élèves tout ce que j'ai pu
recueillir sur l'Art du violon, auprès de Dodik, pendant ces années
qui demeureront les plus belles de ma vie.