Odessa, cette grande ville méridionale de la
Russie, était au début de ce siècle l'un des centres
culturels les plus vivants du pays. L'activité artistique, scientifique,
littéraire y était des plus riches. La ville possédait
une Université, un Théâtre, de nombreux journaux (quotidiens
et périodiques), des cercles littéraires. La musique était
présente partout: dans les cafés et les restaurants, des violonistes
jouaient le répertoire de brasserie, des orchestres tziganes charmaient
l'auditoire très cosmopolite (comme chez "Sachka Musikant", le fameux
restaurant évoqué dans la nouvelle Gambrinus d'Alexandre
Kuprin); Square Richelieu des ensembles de cuivres et des orchestres napolitains
se produisaient tous les jours; chez les personnalités les plus
aisées de la ville des quatuors à cordes et autres ensembles
de chambre donnaient des concerts. Au Théâtre, le compositeur
Glazunov venait diriger, Chaliapine, Sobinof, Caruso venaient chanter, on
pouvait admirer Anna Pavlova et Isadora Duncan. L'Opéra d'Odessa en 1971. A gauche, l'École Stoliarsky.
Les races, les religions, les ethnies étaient
très diversifiées et se côtoyaient dans une harmonie
joyeuse. C'est dans cette ambiance particulièrement propice que
naît, le 30 septembre 1908, le petit David Fiodorovich Kolker. Ses
parents, d'origine juive, Fiodor Davidovich Oistrakh et Isabella Stepanovna
Kolker vivent dans un petit appartement des quartiers sud d'Odessa. Son
père est un modeste officier et sa mère chanteuse d'opéra.
Son père (qui améliore sa solde en vendant des graines de
tournesol) joue bien du violon, et également du cor et d'autres instruments
à vents. Sa mère chante dans les choeurs de l'Opéra.
Très tôt, elle emmène son fils aux répétitions
de l'Orchestre de l'Opéra. Penché par dessus la balustrade
de la fosse d'orchestre, juste derrière le pupitre du chef, le petit
David est subjugué par la variété et par la puissance
de tous ces instruments. Fiodor Davidovich Oistrakh et Isabella Stepanovna
Kolker
Puis, à l'âge de trois ans, David Fiodorovich
reçoit un jouet, un petit violon, qui ne pouvait pas produire de
son. C'est une révélation. Dans ces notes autobiographiques,
Oistrakh se souvient: "Aussi loin que remonte ma mémoire, il y
a un violon. Mon premier violon, je l'ai reçu à l'âge
de trois ans et demi. C'était un jouet. J'imaginais que j'étais
un de ces musiciens de rue, profession peu enviable certes mais très
répandue à l'époque. Je ne me sentais jamais aussi heureux
que lorsque je me promenais dehors dans la cour avec mon violon!" Ce
petit garçon n'aura de cesse que d'insister auprès de ses
parents pour avoir un vrai violon, comme ceux qu'il voit et entend à
l'Opéra, dans les rues, dans les cafés d'Odessa. Ce vrai violon,
il l'a à cinq ans, et prend alors ses premières leçons.
Sa mère demande à un flûtiste de l'Opéra de venir
écouter le petit David Fiodorovich, afin de donner son avis sur le
travail effectué : " N'insistez pas, Isabella Stepanovna, ce
petit n'a aucun don. De plus, le métier de musicien d'orchestre ne
paye pas beaucoup et il ne sera jamais soliste!". David Fiodorovich à 5 ans
David, lui, travaille sans cesse, même si parfois,
le vendredi soir, il coupe ses cordes ou arrache les crins de son archet
afin d'échapper aux exercices: en effet, les magasins sont fermé
le samedi, jour de shabbat, et donc, il est tranquille pour deux jours!
Mais les frais sont trop importants pour la famille et, en guise de punition,
il est privé d'Opéra. Le châtiment est efficace, car il
cesse rapidement son petit manège: il aime trop aller voir l'orchestre
et entendre la musique à l'Opéra!
C'est alors que sa mère le présente au
célèbre professeur Piotr Solomonovich Stoliarsky. A cette
époque, Stoliarsky n'est pas vieux, mais il est déjà
très célèbre: il a fondé sa propre école
de musique et a déjà "produit" beaucoup de violoniste. (Il
était lui-même élève du violoniste polonais
Stanislav Barcewicz puis de Joseph Karbulka). Stoliarsky rencontre Leopold
Auer lors d'une tournée de ce dernier à Odessa, l'invite à
son école: le grand pédagogue de St-Petersbourg (dédicataire
du Concerto de Tchaïkovsky) ne tarit pas d'éloge sur la qualité
de l'enseignement prodigué par Stoliarsky. Piotr Solomonovich Stoliarsky et Leopold Auer
en compagnie de Jasha Heifetz
Le petit David avait déjà souvent vu Piotr
Stoliarsky jouer dans l'orchestre de l'Opéra. Il dira plus tard: "La
première fois que je le vis, je devais avoir trois ans et demi. J'avais
l'impression qu'il (Stoliarsky) attendait simplement le bon moment pour
me proposer de venir travailler chez lui. Il y avait là 80 ou 90
enfants, des pupitres partout dans la grande maison, des boîtes à
violon et des partitions sur le sol! Toutes les mamans étaient
là, dans un salon, bavardant et vantant chacunes les mérites
de leur géniale progéniture!"
La pédagogie de Stoliarsky était fondée
sur une connaissance intuitive de la psychologie de l'enfant: faire des
exercices sous forme de jeu. Il connaissait les inclinations, les talents,
le caractère de chacun de ses élèves. Il ne jouait que
très rarement et n'imposait jamais la manière d'interpréter
tel ou tel passage. Il préférait laisser chacun appréhender
les difficultés afin de mieux les résoudre par ses propres moyens.
Mais son oreille était partout et il surveillait constamment ses petits
protégés! Tous étudiaient en même temps l'alto,
jouaient dans de petits ensemble à l'unisson ou en orchestre, et donnaient
souvent des auditions et des concerts afin de s'habituer au trac et au public.
Les concerts rapportaient de l'argent à l'école et tous étaient
conscients qu'il fallait faire vivre cette école particulière.
Puis vinrent les jours difficiles de la Première
Guerre Mondiale, puis ceux de la Révolution d'Octobre 1917. C'est
dans cette ambiance de guerre civile que le petit Oistrakh (il a 6 ans en
1914!) progresse dans ses études musicales. La situation se dégrade
de jour en jour à Odessa: le gouvernement change 14 fois dans les
trois mois qui suivent la Révolution. Les magasins se vident, le marché
noir, la corruption, la délinquance se généralisent.
La famille Oistrakh, comme tant d'autres, s'enfonce dans la pauvreté.
Le pouvoir soviétique n'est définitivement installé
qu'en février 1920. Pendant toutes ces années, Stoliarsky a
préservé et ménagé autant que possible le confort
quotidien de ses élèves. "Je me souviens des premières
visites des nouveaux responsables de l'État à l'école
Stoliarsky. Nous avions le sentiment qu'enfin quelqu'un s'intéressait
à nous, que nous étions importants et même indispensables
à la vie de notre pays. Je n'oublierai jamais ce jour où je
revins à la maison avec une grosse miche de pain, l'équivalent
de toute une semaine de ration! " David Fiodorovich Oistrakh adolescent
La première apparition publique
avait eut lieu en 1914, à l'âge de cinq ans et demi! Ce n'était
pas un concert publique, mais une audition au sein de l'École, et,
en tant que benjamin, c'est David Fiodorovich qui ouvrit la séance.
Celui qui la clôturait était... Nathan Milstein, diplômé
de l'École Stoliarsky! Ils jouèrent d'ailleurs ensemble, en
quatuor, David premier violon et Nathan... au violoncelle!
Le premier véritable concert
avec orchestre eut lieu en 1923, avec au programme le concerto en la mineur
de J.S. Bach. On vit pour la première fois le nom de David Oistrakh
sur des affiches l'année suivante. Elles annonçaient un récital
avec au programme le concerto de J.S. Bach, la sonate le trille du diable
de Tartini, les airs bohémiens de Sarasate, et toute une collection
de pièces de virtuosité. Les murs de l'appartement familial
furent vite retapissés... avec les affiches du concert! La première
tournée se déroula en Ukraine en 1925, avec l'orchestre du
Conservatoire d'Odessa.
David Fiodorovich quitta le conservatoire
avec ses diplômes en 1926: au programme du concours de fin d'année
la chacone de J.S Bach, la sonate de Tartini (qui lui avait déjà
apporté beaucoup de succès et qu'il joua cette fois accompagné
d'un quatuor à cordes), le premier concerto de Prokofiev et la sonate
pour alto de A. Rubinstein. Le choix du programme est très révélateur
des goûts artistiques de ce jeune homme: le concerto de Prokofiev
venait d'être écrit et jouer cette oeuvre très difficile,
quasiment inconnue à l'occasion d'un concours était une prise
de risque énorme, mais également le moyen de se surpasser.
A SUIVRE...